(ed. Wild Side Vidéo)

(Photo : IndieWIRE)
A tous les cinéphiles ou cinéphages ou simples spectateurs qui ont presque crues que direct-to-video était synonyme de nanar, s’il ne vous est toujours pas tombé dessus, préparez-vous à remuer joyeusement la queue pour Edmond, film pamphlétaire au discours anticonformiste au possible ! Réalisé par Stuart Gordon (le papa de Re-animator) et inspiré d’une pièce de théâtre écrite (pour le cinéma, à l’origine) par David Mamet (metteur en scène pour le théâtre, scénariste du film Hannibal, entre autres, et réalisateur du très intéressant Homicide).
Le film parle d’Edmond Burke, homme sans histoire de 47 ans, habitant à New York, avec un boulot stable, mais routinier, et marié avec une femme dont il n’est intéressé « ni spirituellement, ni sexuellement ». Après être passé chez une tireuse de cartes, Edmond se rend compte que sa vie a été d’une banalité et d’un ennui déprimant, et décide, tout simplement, de quitter sa femme et de faire une sortie nocturne dans les rues de sa ville. En quête de sens, de réponses et de chaire fraîche, Edmond Burke va encore plus approcher ce monde où confiance, liberté et gratuité sont incompatibles et où l’hypocrisie, le mensonge, l’arnaque, l’illusion et la violence règnent en maîtres, pour mieux remettre en question la personne qu’il est et faire émerger celui dont il ne s’est jamais donné le droit d’être. Mais cette remise en question sera loin d’être inoffensive…
Réalisé à la fois avec rage et pudeur, et sans jamais tourner autour du pot, Stuart Gordon entre directement dans le vif de son sujet et nous fait suivre son personnage en pleine crise existentielle avec qui on réussit à faire connaissance en à peine deux, trois plans révélateurs. Par des discussions (carrément bien développées) entre philosophes de comptoir ou par de simples regards, Edmond, personnage totalement confus, passe des questions absolument universelles : Suis-je à ma place ? Suis-je dans le monde auquel j’aurai voulu appartenir ? Suis-je vraiment celui que j’aurai voulu être ? Suis-je avec les bonnes personnes ? Aurais-je un jour la preuve que nous ne sommes pas seuls ? A la question « Que font les gens pour sortir ? », on lui répond par de simples mots : baise, pouvoir, argent, aventure, autodestruction, religion, libération, satisfaction. Et bizarrement, tous ces éléments prononcés d’un air anodin, croiseront la route d’Edmond Burke durant sa petite escapade de nuit dans New York.
La crise de Burke et ses incidents, lui permettront d’ouvrir les yeux sur le monde mécanique qui l’entoure. Parfois avec dégoût, il croisera des gens totalement soumis à la société, dont il est lui aussi victime ; certains ont accepté de l’être, tandis que d’autres le sont par faiblesse ou par peur, et se font donc sodomiser. Qui est le plus chanceux ? Y a-t-il des plus chanceux ? Edmond désire aller contre ça, cesser de s’apitoyer sur lui-même, de s’accepter et de tourner le dos à toutes les conditions qu’on lui a posé depuis l’enfance, et pense que tout le monde en est parfaitement capable. Mais il pétera un plomb nocif lorsqu’il se rendra compte du contraire. Et cette explosion le mènera à une destinée qu’il n’aurait jamais douté (mais peut-être fantasmé ?) et à encore plus de questions. Faut-il parfois oser pour réussir à s’accepter tel que nous sommes ?
Un film sincère, très direct, violent, à la réalisation sobre, mais bien réfléchit. Gordon narre un monde presque chaotique, qui ressemble tellement bien au notre, qu’on pourrait presque croire que l’auteur du film n’a guère beaucoup de foi en l’Homme. « Re-animator pouvait être vu comme une métaphore sur le monstre qui somnolait en chacun de nous. Dans Edmond, c’est cette idée que je cherche à démontrer. Nous sommes tous racistes, capables d’actes inhumains et qu’il faut un petit grain de sable dans la mécanique quotidienne pour que tout déraille »* déclama Gordon. Peut-être un tout petit peu moins pessimiste que son auteur David Mamet, Gordon réussit malgré tout, au bout de cette descente infernale, à ajouter une larmichette d’espoir, qui rend son film cicatrisant, mais mémorable.
Côté casting, William H. Macy est tout simplement le mec parfait pour se glisser dans la peau d’Edmond (visage fatigué par la vie, à la fois sensible et dur, et ses expressions sont aussi clairs que des mots), et à ses côtés, on a droit à quelques acteurs secondaires sympathiques, guère inconnus de nos écrans : Mena American Beauty Suvari, Denise Starship Troopers Richards, Julia Bourne Supremacy Stiles, Joe Homicide Mantegna, Bokeem Freeway Woodbine et Jeffrey Re-animator Combs.
Tandis que des plaisanteries comme Hellphone ou Shooter tireur d’élite ont eu le privilège de trôner en salles, Edmond se posait directement dans les rangés films par ordre alphabétique des Fnac et Virgin (dans un dvd maigre en bonus), avec autant de bruit qu’un ventilo en panne, et ça, c’est pas très cool…
* Propos de Stuart Gordon, recueillis par Romain le Vern pour Excessif.
(2005, 1h18mn, int-16ans, américain)
Rock Brenner
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