Entretien avec Jeon Soo-il

10 fév

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Que l’on aime ou non le cinéma de Jeon Soo-il (issu d’une certaine tradition néo-réaliste encore vivace en Chine, par exemple, mais tout à fait singulière en Corée du sud), il faut bien reconnaître en lui un personnage entier qui suit son chemin à la force du poignet. Rencontre avec l’un des rares indépendants du cinéma coréen, dont le film  La petite fille de la terre noire sort ce mercredi 11 février dans nos salles. La cinéphilie de Jeon Soo-il sera publiée dans les jours qui viennent.

Vous suivez un peu ce qui se passe dans le cinéma coréen ?

Oui, un peu. Mais je travaille en indépendant, à part. Je ne me sens pas vraiment concerné par l’industrie du cinéma coréen, étant mon propre producteur. La petite fille de la terre noire est mon cinquième film, il a été coproduit avec la France. Mon troisième, Mise à nu, également. Mon dernier film, Himalaya, where the wind dwells, a été coproduit avec la Chine. Donc, je continu petit à petit, grâce au système de coproduction, à faire les films que je veux.

Quand on regarde le cinéma coréen aujourd’hui, on a l’impression qu’il y a surtout des films commerciaux et qu’il y a peu de réalisateurs qui oeuvrent dans un créneau, disons plus « exigeant » (Park Kwang-su, Hong Sang-soo ou vous-même). Est-ce difficile de monter des projets ?

Hong Sang-soo travaille dans un système de production plus traditionnel. Il fait ce qu’il veut, mais c’est rare. Il n’y a pas plus de deux ou trois réalisateurs dans ce cas. Je ne suis pas dans le système « courant ». Même si je demande une aide pour monter un de mes films, je n’arrive jamais à l’obtenir. En Corée, les gens du cinéma se connaissent. C’est très compartimenté. Moi, je suis à part, je ne fais pas partie du système traditionnel, donc il est très difficile pour moi d’obtenir une aide officielle. Je n’en ai eu une qu’une seule fois. J’ai une petite aide de la mairie de Pusan (j’habite Pusan), il y a une commission cinématographique. Ils aident pour le matériel. Sinon, j’emprunte aux banques. La situation reste difficile.

Choi Min-sik tient la vedette d’Himalaya…, votre prochain film. Cela a t-il aidé à monter le projet ?

Non, parce que le projet était déjà monté, le scénario écrit et j’avais déjà choisi un acteur. Puis Choi Min-sik l’a lu et voulait vraiment jouer dedans. J’ai d’abord refusé, mais il a réussi à me persuader et on a fini par tomber d’accord. Il a participé comme producteur, mais le film a été bouclé avec un petit budget.

Est-ce difficile de travailler avec une star comme Choi Min-sik (vedette de Oldboy de Park Chan-wook ou de Ivre de femmes et de peinture de Im Kwon-taek) quand on a l’habitude de travailler en indépendant ?

Non, son statut d’acteur reconnu ne me regarde pas. S’il veut travailler avec moi, je lui demande de faire ce que je veux. On avait une compréhension mutuelle sur l’approche du sujet. On a eu beaucoup de discussions et on arrivait toujours à être d’accord. Il n’y a pas eu de problème.

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Pour revenir à La petite fille…, la région minière que vous décrivez, avec ces paysages totalement désolés, c’est le genre de décors naturels que l’on voyait beaucoup dans des films coréen d’il y a 20 ans mais que l’on ne voit plus du tout aujourd’hui.

Ce sont des régions oubliées. La Corée s’est développée économiquement. On a détruit tout ça. On a facilement oublié mais il reste encore d’anciens villages miniers. Des villages qui vont bientôt disparaître. Quand je suis allé dans le village où a été tourné le film, je n’ai trouvé que deux familles, qui aimeraient partir mais qui n’ont pas les moyens. J’ai aussi appris que beaucoup de mineurs malades n’étaient pas hospitalisé, parce que pour être hospitalisé il faut avoir une deuxième maladie ! C’est une histoire très triste pour moi. Il y a des mineurs qui se détruisent eux-même en buvant et en fumant. J’ai même entendu parler de familles qui les aident à avoir une autre maladie. Ces histoires m’ont beaucoup choqué. J’ai interviewé les gens qui vivent encore là-bas et puis j’ai commencé à écrire le scénario. L’histoire est triste mais pour moi ce n’est pas triste, parce que j’y ai ajouté le regard de la petite. J’ai voulu faire un conte tragique familial. Je ne pense pas que l’enfant veuille tuer son père. Elle veut vraiment l’aider à le faire entrer à l’hôpital.

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Finalement, vous voyez votre film comme optimiste, pessimiste, ou simplement comme un constat sur une situation d’aujourd’hui ?

Je crois qu’il y a de l’espoir pour l’enfant. Elle ne pense pas au désespoir et au tragique de la situation. Simplement, un de ses camarades lui a dit « Mon père est hospitalisé, il a à manger, on déménage », alors elle se dit que si son père rentre à l’hôpital, la famille pourra déménager et que cela sera bien pour eux. Pour moi, l’enfant réagit de manière très intuitive, très sauvage, elle veut aider, elle agit. Dans le film, j’ai voulu parler d’un problème social au travers du regard de la petite et je voulais garder une trace de ces endroits qui vont disparaître.

Propos recueillis par Mathias Ulrich

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4 réponses à “Entretien avec Jeon Soo-il”

  1. Jacques Mercredi 11 février 2009 à 231119 #

    J’ai vu certains précédents films de ce réalisateur, ça ne m’a pas convaincu… Mais cet entretien, intéressant, me donne envie d’en voir plus. Les questions sont pertinentes… On évite les insupportables : comment ce scénario, pourquoi cet acteur, bla bla… Et vous Mathias, vous avez aimé ce film ? J’ai l’impression que vous êtes mitigé…

  2. mathias Jeudi 12 février 2009 à 10105 #

    Tout d’abord, merci de me rassurer quant à l’entretien. Je n’avais préparé qu’une cinéphilie mais comme cela ne rendait pas Jeon très loquace, j’ai improvisé ces quelques questions ! C’est vrai que ses réponses sont souvent très intéressantes.
    Effectivement, je suis mitigé à propos du film (tout comme à propos de “L’oiseau qui suspend son vol”). Je lui reproche surtout des ficelles de scénario si grosses qu’elles en deviennent un peu discréditantes. D’un autre côté, je trouve important qu’un cinéaste comme lui fasse des films en Corée et j’attends le prochain avec curiosité.
    Si vous vous laissez tenter, n’hésitez pas à nous faire part de votre avis.

  3. Jacques Jeudi 12 février 2009 à 231138 #

    Ca y est, j’ai vu ce film! Votre entretien m’y a encouragé. Je dois dire que je n’étais pas très motivé… mais finalement, je ne regrette pas. C’est vrai qu’il ne se distingue pas par le brio de son scénario (même si je vous trouve un peu dur dans votre critique). Il y a quelque chose d’audacieux dans ce film : la radicalité de la mise en scène. En fait, je trouve ce film très surprenant et donc, il me plait. Merci car sans cet entretien, je ne serais peut-être pas allé le voir. Et maintenant, je suis moi aussi curieux de voir son prochain film.

  4. mathias Vendredi 13 février 2009 à 121233 #

    Le fait qu’un cinéaste lui-même aussi radical que Tarkovsky soit la seule référence “assumée” de Jeon explique sans doute en partie cette radicalité de la mise en scène que vous évoquez.
    Quoi qu’il en soit -que l’on aime ou pas vraiment – le film mérite effectivement d’être vu et défendu…

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