Les parapluies de Strasbourg

By Romain

/// Greg Lauert, collaborateur de CUT, raconte une séance un peu spéciale… dans un cinéma un peu spécial… ///

Gene Tierney à Richard Widmark : “Je t’en supplie, ne va pas au cinéma, tu ne sais pas nager.”

Les jours de canicule, le cinéma devient, plus que tout autre jour, un refuge appréciable. Aussi, il y a quelques jours, je ne résistais pas à la perspective de revoir Les forbans de la nuit, de Jules Dassin, à la séance du déjeuner, dans le sacro-saint Odyssée. Pour les ignares (ou les non-Strasbourgeois), l’Odyssée est un monument, un haut lieu du patrimoine cinématographique européen depuis sa construction en 1913. Pour les cinéphiles de la capitale alsacienne, à une époque où le DVD n’existait pas, c’était une sorte d’Eldorado, vous permettant d’enchaîner les films de John Huston, de Jacques Tourneur ou de Jean Renoir sur grand écran.
Aujourd’hui encore, je ne réchigne pas à y aligner les séances de films naphtalinés. Le voyeur de Powell sur un écran de 6 mètres, ca vous plante un cinéphile. Qu’importe que les conditions de projection aient pu être un rien douteuses à de nombreuses reprises ; la cinéphilie a ses raisons que la raison ne connait point.

Ne nous égarons pas, toutefois. Jules Dassin, la séance de midi, la canicule. Je fonçais ce jour là vers la petite salle de l’Odyssée et je fus déjà surpris, à quelques mètres de la porte double, de perçevoir un clapotis. Clapotis qui se transforma en cascade à l’ouverture des dites portes. Il s’avère qu’il pleuvait dans la salle. Un circuit de climatisation s’était cassé, et le plafond, poreux, laissait ruisseler l’eau en cinq ou six endroits différents. L’eau ruissèle, imprègne les sièges, s’écoule à vos pieds, et offre un petit torrent ininterrompu dans le champ de vision, juste devant l’écran. C’était une situation tout à fait inédite, même pour un cinéphile rompu aux projections hardcore de certains festivals.
Après en avoir averti le staff, venu constater les dégâts avec un indéniable stoïcisme, je me permettais de m’enquérir du maintien de la séance. « Trouvez vous un siège sec », me répondit-on avec humour. Soit. Il en faut plus pour me détourner de Richard Widmark et Gene Tierney.

J’assistais donc à la projection, avec l’écoulement perpétuel en fond sonore, une cascade impromptue dans un coin de l’écran, et le personnel rampant dans les rangées pour disposer des récipients. Je voudrais aujourd’hui remercier l’Odyssée de m’avoir offert un grand film noir dans un contexte Fellinien.
Plus sérieusement, à l’heure de la haute définition, alors qu’il est enfin possible de découvrir un classique dans de bonnes conditions à domicile (Les Forbans de la nuit, par ailleurs très bien édité par Carlotta), je suis un rien sceptique quant à la volonté du public de vivre sa cinéphilie en milieu marécageux.

Il y aura toujours des intégristes comme nous pour continuer à fréquenter ces lieux, mais il faudra plus qu’une poignée d’irréductibles pour faire revivre ses beaux jours à l’Odyssée. On souhaite toutefois au cinéma des jours radieux. On les lui souhaite. Mais est ce qu’on y croit vraiment ?

Greg Lauert

2 Réponses vers «Les parapluies de Strasbourg»

  1. Léonore dit :

    Je fréquente l’Odyssée et c’est vrai, aussi beau soit ce cinéma, aussi attractive soit sa programmation (et nécéssaire!!!), il semble parfois être laissé à l’abandon. Un beau gachis ? Ce serait exagéré de dire cela… mais on s’en rapprche!

  2. Anonyme dit :

    Hmm… Hmm… C’est vrai que tout ne tourne pas toujours rond à l’Odyssée. Mais si ce cinéma n’existait pas, cela ne serait-il pas pire ?

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