Cefalus, Ludologie, Lucille, Le grand autre… La question du regard, la peur de la (in)différence, le mal-être comme exutoire… Il y a mille chose à écrire sur l’œuvre monstre de Ludovic Debeurme, bédéaste libéré du réel et pourtant. Il y a mille choses à écrire, mais tellement plus à vivre. Il faut lire Ludovic Debeurme, enlever son T-Shirt, laisser pousser les ailes dont nous sommes tous dotés puis s’envoler. Parfois très haut dans le ciel, parfois en rase-mottes, jusqu’à la chute, jusqu’à l’extase. Puis repartir, ailleurs.
Ludovic Debeurme s’est prêté au jeu de la cinéphilie. Il nous livre ses impressions et/ou souvenirs des films suivants.
Irréversible (Gaspar Noé) : Pas vu. Et je n’ai pas de bonnes raisons pour ne pas l’avoir vu. C’est con hein ?
La mouche (David Cronenberg) : Je l’ai vu il y a super longtemps, ça va être difficile d’en parler précisément. Forcément il y a chez Cronenberg, et particulièrement dans ce film-là, le rapport à la mutation. Ce qui me touche. Il y a deux choses : on va dire le corps machine, il y a un truc assez Deleuzien chez Cronenberg, dans ce rapport machine désirante… Après je ne suis pas toujours fan de l’esthétique, enfin c’est personnel. Pour moi, c’est un film que je mettrai dans la lignée d’un côté de Docteur Jekyll et Mister Hyde et d’un autre côté de Dexter, la série. Avec l’idée qu’au fur et à mesure de l’évolution du cinéma mais aussi de l’appropriation de cette partie sombre de soi, on arrive à des choses de plus en plus ambigu où la séparation de l’autre et de soi est moins tangible, plus flou. Dans Docteur Jekyll et Mister Hyde, t’es vraiment dans une dichotomie très nette où le personnage prend une drogue pour vivre ses pulsions. Et Dexter où le personnage est le même et où la confusion est totale, ce qui en fait un personnage très contemporain. Je n’ai plus exactement le scénario de La mouche en tête. J’ai des images, des images fortes, de corps, de l’entre-deux. Pas du personnage avant ou après, mais celui entre-deux, tout ce rapport à la mutation, quand elle est en train de se faire. C’est ce qui m’intéresse dans l’adolescence par exemple. Ce n’est pas tellement l’adolescence en soi qui m’intéresse, je n’ai pas un culte particulier pour les adolescents, je les trouve plutôt pénibles en fait, c’est une période assez difficile à vivre et à regarder. Pour les parents, ça doit même être l’horreur ! Par contre, l’adolescence est très visuelle, très graphique et cinématographique : t’as le corps qui mue, la voix qui mue, l’intérieur et l’extérieur sont en phases, tu ne peux pas faire semblant et masquer la transformation. Alors qu’à l’âge adulte, tu peux tricher.
Ken Park (Larry Clark) : C’est un film qui m’a vachement marqué. Parce que… (silence)…Il y a une forme d’esthétique, mais qui ne me gêne pas comme dans Elephant de Gus van Sant, qui était très faiseur. Il n’y a pas ça dans Ken Park. Déjà, les visions croisées sur les différents personnages, ça m’a vraiment intéressé. Cette construction m’intéresse de plus en plus. D’ailleurs, la suite de Lucille, à laquelle je travaille en ce moment, va être comme ça, sur un modèle où les personnalités se juxtaposent et où je ne cherche pas directement à créer du sens, en manipulant les personnages ou je ne sais quoi mais où le sens se fait par adéquation, par frottement, par différence, par indifférence. Et puis, Ken Park mélange le sexe et la violence et montre bien ce que la sexualité a de violent dans la confrontation. Car sexualité rime avec monde adulte. Dans ce film, on sort de la sexualité de l’enfance pour entrer dans la sexualité de l’âge adulte. Et c’est cette confrontation-là qui est le sujet. La question c’est que faire de sa libido, de cette violence qu’on a en soi ? Est ce qu’on en fait de la sexualité, de l’art, est ce qu’on va se flinguer à la fin du film ? Et le moment culte du film, où le mec s’étrangle pour faire monter la pression, est génial car il montre toute l’ambiguïté de la sexualité. On est dans un truc qui pour le coup me touche vraiment et qui est l’articulation ou la non articulation entre les pulsions de vie ou les pulsions de mort. L’une ne va pas sans l’autre. C’est très métaphysique mais c’est la question de base : comment faire pour vivre en sachant qu’on va mourir ? Comment pour faire continuer de mourir un peu chaque jour à chaque fois qu’on doit se transformer ? On passe notre vie à faire des deuils, à les accepter, je parle des deuils de gens proches comme des renoncements qu’on fait chaque jour. Et il n’y a que ça qui permet d’avancer et de continuer à vivre. Tout ce sujet, traité de façon transversale, est très réussi dans ce film.
La boum (Claude Pinoteau) : Je dois dire que comme beaucoup… Comment elle s’appelle l’actrice ? Euh… Sophie Marceau ! Sophie Marceau m’a fait beaucoup fantasmer. Même si on ne voit pas grand-chose. Avec sa petite coupe au carré comme ça. Ce film m’a surtout montré combien j’étais frustré, à quel point je ne sortais pas avec des moeufs ! (silence) Est ce que je sentais le côté kitsch du truc à l’époque ? Parce que dans les années 80… Bon, moi j’ai mal vécu cette époque. J’avais conscience, sans en avoir conscience parce que j’étais dedans, qu’il y avait quelque chose d’éminemment laid dans cette période. En même temps, tu sais pas pourquoi. Tu sens que tes chaussures sont moches, que ton jean est moche, qu’il y a un truc qui ne va pas ! Que la coupe de tes pulls, ça va pas, ta coupe de cheveu champignon, ça va pas non plus ! Mais tu subis tout ça. Je la vois encore dans son pull large, d’une couleur improbable. Mais elle était quand même assez tripante ! Bon là, on est très loin des affres de l’adolescence… Mais si en fait ! Elle s’engueule avec ses parents, elle se prend la tête avec les mecs, c’est l’adolescence à la française, en moins symbolique. On est plus premier degré, donc moins passionnant. Et moi, ce film ne m’a pas du tout aidé. Alors que si j’avais pu voir à la même époque un film comme Ken Park, vers 16-17 ans, ça m’aurait aidé. Oui je crois. Ou alors, ça m’aurait traumatisé. Je pense quand même que La boum est plus traumatisant que Ken Park !
Freaks (Tod Browning) : C’est vraiment le genre de films qui est une évidence quand tu t’intéresses de près ou de loin au monstrueux ou à l’étrange, en tout cas à la figure de la différence. Forcément, tu ne peux être que sensible à la manière dont c’est présenté. Et c’est pas pour rien qu’énormément de dessinateurs s’en sont inspirés. C’est très graphique. Après, le problème, c’est que l’esthétique du cirque a été tellement utilisée, tellement rabâchée qu’on ne peut plus s’en servir. Quand j’ai fait ma première bande dessinée, Cefalus, il y avait un rapport avec le cirque donc forcément, j’ai pensé à Freaks.
Mischka (Jean-François Stévenin) : C’est un film qui m’a beaucoup touché, vraiment bouleversé. Je l’ai vu à sa sortie au cinéma et je ne l’ai pas revu depuis. Je suis allé visiter la Bourgogne parce que j’ai vu que le film avait été tourné en Bourgogne. J’ai trouvé ça très déprimant sur le moment : c’était beau, mais il pleuvait tout le temps. C’était pas Mischka. Est-ce que je pourrais en parler ? Je sais qu’il m’a beaucoup touché… Ce que j’aime (silence)… C’est comme dans les livres de Beckett, j’aime ces personnages un peu gauches et mal foutu pour la vie. Qui sont un peu des anti-héros. J’ai toujours mis dans mes personnages beaucoup de moi et je crois que j’aimerais bien à l’avenir, écrire des personnages un peu comme ceux de Mischka, j’ai très envie de ça. Des personnages qui ont moins de tête, dans tous les sens du terme, peuvent libérer plus d’émotions et de liberté dans le travail, dans le récit. Le problème quand on se raconte soi, c’est que l’on a parfois trop conscience des choses. Ça me gêne parfois dans l’écriture de trouver ce juste milieu entre sentir et prendre conscience, être dans le truc et trouver la bonne distance.
Recueilli par Romain Sublon


Il m’a donné envie de revisionner “Ken Park”…
et moi “La boum”…
La Boume c’es trop martisant.
La boum, c’est trop génial.
mai sa se la pétte quan méme, la boume.