Dualité, mensonge, et mal latent

By Romain

Greg Lauert, fidèle CUTien que vous pouvez régulièrement lire dans la revue papier CUT, propose cet article autour du mensonge et du cinéma américain.

Au fil des années et des évènements, de Pearl Harbour à la guerre en Irak, en passant par le Watergate et l’assassinat de Kennedy, la société américaine, prétendumment idéaliste dans les années 50, s’est vu requalifiée de société du mensonge. Mensonge avéré, ou mensonge fantasmé, cette idée d’une réalité usurpée a gagné l’inconscient collectif. Le cinéma américain n’étant jamais meilleur que lorsqu’il évoque les méandres de la société américaine, plusieurs cinéastes majeurs ont fondés leur oeuvre sur ce portrait au vitriol de leur nation.

John Carpenter, réalisateur longtemps mesestimé, a par exemple construit ses plus grands films sur l’idée d’un mal latent. La plupart de ses oeuvres, qu’il s’agisse d’Assaut, ou Prince of Darkness, évoquent l’émergence du mal, la révélation d’une réalité masquée et terrifiante.  Il ouvre souvent ses récits par un regard sur une communauté (sur une vision sociale si l’on se réfère à Invasion Los Angeles) ou un groupe naissant, pour induire ensuite la menace. Sa démarche dénote une paranoia certaine, mais elle a l’immense mérite de ne pas jouer sur la vaine représentation, de ne pas toujours vouloir offrir un visage au mal. Les assaillants du Precinct 13 restent fantomatiques, de même que ceux de Fog. C’est le danger latent, susceptible de semer la mort, de bouleverser une réalité en quelques instants, qui le passionne. L’anti héros, qu’il se nomme Snake Plissken, Napoleon Wilson, ou Jack Crow, vient enrayer un mal plus grand, et sauver la bonne société. Cette vision pessimiste traverse son oeuvre. Le mal y est sous jacent, inavoué quoique constamment présent.

David Lynch, quant à lui, n’évoque pas uniquement un mal sous jacent, mais une société insidieuse, une dualité perpétuelle. Lynch considère le mensonge comme un acquis dans son oeuvre. Il n’y a pas une vérité, mais deux. Elle n’est qu’une question de point de vue.
Pourtant, le réalisateur se fonde sur une société encore bien plus archétypale. Blue Velvet remet en scène et pervertit une conception de la banlieue américaine héritée des années 50. Sailor et Lula bouleverse les mythes, comme Elvis ou le grand ouest. Twin Peaks est une radiographie à spectre très large de l’american way of life. Enfin, dans son film somme, Mulholland Drive, l’amoureux de Los Angeles brise l’incarnation du rêve américain : Hollywood.
Pourtant, ce qui est caché chez Lynch n’est pas foncièrement assimilé au mal. Il confronte des points de vue, célèbre les freaks, et cultive l’idée que du mensonge naît la peur. Ce long travelling vers la bête au coin de la rue dans Mullholand Drive pourrait synthétiser magnifiquement son oeuvre. On plonge avec délice, lenteur, stupeur et panique dans une autre réalité, dans un abîme que l’on voudrait réserver aux mythes. Chez Lynch, la fascination l’emporte sur la paranoia dans l’appréhension du mensonge.

Enfin, David Cronenberg confronte lui aussi les univers, mais il aborde le mal dissimulé de tous par un autre vecteur : la violence. Longtemps cantonné au domaine de l’horreur, le réalisateur canadien n’est jamais meilleur que lorsqu’il superpose les réalités, et crée un point de jonction entre les univers. History of Violence, une oeuvre récente au titre révélateur des intentions du cinéaste, propose de prime abord une société idéale, un ordre moral. C’est la vision des médias, la vision du mensonge. Il induit alors une débauche de violence graphique, un mal qui surgit en amenant son lot de chairs éclatées, de membres arrachés.
Chez Cronenberg, l’horreur est visuelle. La matérialisation d’une réalité est un jet de sang. Il ne théorise pas. Son cinéma est quelque part primaire, il a la puissance des grandes évidences. Il n’en est pas moins pervers. Dans la scène finale d’History of Violence, le personnage de Viggo Mortensen rejoint la bonne société. La violence et le mal sont acceptés, jugés comme inévitables. On tait les faits, sans nier leur existence. Un horrible constat.

Paranoia, fantasme, et violence sont les reflets d’une culture du mensonge. Les cinéastes de genre que sont Carpenter, Lynch, et Cronenberg, avec des choix de sujet à l’opposé de tout naturalisme, ont sans doute participés à construire un kaléidoscope de leur époque. Ils ont en tout les cas donnés naissance à des oeuvres fortes, fantasmées, hypothétiques, ou peut être quelque part réalistes.

Greg Lauert

4 Réponses vers «Dualité, mensonge, et mal latent»

  1. Jenny dit :

    Et Brian De Palma? là où Godard prétend que le cinéma c’est “24 fois la vérité par seconde”, De Palma revendique pour sa part : “le cinéma c’est 24 fois le mensonge par seconde”… Au-delà de la boutade, lui aussi fait un travail intéressant sur la base du “on nous ment/je vous mens/qui ment comment pourquoi?”

  2. Greg LAUERT dit :

    Si mensonge et trahison sont au centre de l’oeuvre de De Palma, c’est parce que ce sont ses axes de travail.
    Chez De Palma, le mensonge n’est pas un acquis, c’est sa révélation qui importe.
    De Palma, comme Stone, est un cinéaste politique, auteur de films à thèse (Outrage, Redacted, voir Blow out).
    Il ne travaille pas sur les arcanes de la société américaine, sur l’esprit même de l’american way of life comme les trois cinéastes que j’ai évoqué.
    Par contre, l’article n’est pas exhaustif. Je reste persuadé qu’en cherchant bien, on pourra trouver d’autres réalisateurs travaillant dans cette veine.

  3. Julien Bartoletti dit :

    “Paranoia, fantasme, et violence sont les reflets d’une culture du mensonge.”

    Oui, ben il faut choisir. Une culture de société se base souvent sur l’un de ces éléments. Une société fasciste se base sur la paranoïa, une société guerrière sur la violence (comme Rome), notre société sur le fantasme et/ou le mensonge.

    Mais finalement à chaque société son vice culturel. Les cinéastes yankees, à l’instar des média US, basculent souvent dans le fantasme mais les français font tout l’inverse. ils refusent la possibilité même que notre culture européenne est aussi basée sur le mensonge.

    Julien

  4. Hervé dit :

    Histoire de poursuivre ce passionnant débat…

    Le secret est-il un mensonge ? Dissimuler la vérité est-elle une forme de mensonge ?

    Beaucoup de choses aujourd’hui tendent à faire de la dissimulation le dernier bastion de l’individu : contre la vidéosurveillance, et même dernierement un projet de loi demandant aux avocats intimements persuadés de la culpabilité de leurs clients de les dénoncer (je cite de mémoire).

    Franchement, des avocats qui peuvent plus mentir, pardon ! dissimuler !… Mais où va t-on ?

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