Cinéphilie – Claude Perron et Nicolas Boukhrief -

28 jan

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Claude Perron (comédienne) et Nicolas Boukhrief (réalisateur) sont venus présenter, il y a quelques jours à Strasbourg, Cortex (sortie le 30 janvier). Dans ce film feutré, un ancien policier atteint de la maladie d’Alzheimer mène une enquête parsemée de trous de mémoire au sein de la clinique où il vient d’emménager. Les autres patients autour de lui ont en effet un peu trop tendance à décéder…
Claude Perron et Nicolas Boukhrief nous livrent leurs souvenirs et impressions des films suivants.

Irréversible (Gaspar Noé)
Claude Perron : Je me souviens d’avoir été le voir je crois, dès le premier jour de la sortie. Je savais que c’était un film qui faisait couler beaucoup d’encre et je n’avais pas envie qu’on m’en parle, je voulais aller le voir. C’était la salle de l’UGC Ciné-Cité les Halles, à Paris, et elle était remplie -mais vraiment remplie !- de gens. L’écran est immense et je me souviens du générique qui tourne au début : ça m’a donné une envie de dégueuler qui a fait que je me suis dis « ah le salaud, en fait il utilise déjà un moyen technique pour nous faire chavirer et après nous balancer le film ». Voilà, c’était ma première réaction. Après, sur le contenu… J’ai trouvé bien, au niveau cinoche, ce film. Mais c’est trop violent donc du coup, je n’ai pas du tout envie de le revoir. Je reconnaît la patte, je trouve l’image formidable… Mais personnellement j’ai un peu de mal avec la grande violence, en fait.
Nicolas Boukhrief : Dans l’ordre… Je trouve Albert Dupontel magistral dans le film. Je trouve que ce film ne marche que parce qu’il est dans cet ordre-là et joué par Cassel et Bellucci – si le film était dans l’autre ordre et joué par des inconnus il serait odieux. Mais je l’ai vécu comme un film très iconoclaste. C’est-à-dire que Noé prend Bellucci, la grande star du moment, et la première image qu’on en voit : elle est défigurée ! Je l’ai vécu vraiment comme un film à la Andy Warhol – ou John Waters on va dire. Je pense qu’il y a beaucoup d’humour dans ce film. Le fait qu’il soit dans le désordre fait qu’il se termine bizarrement sur une note assez heureuse et non pas négative. De ce point de vue là, je l’ai trouvé passionnant. Après, un peu comme Claude, c’est un film que je ne peux pas revoir. J’ai beaucoup de mal avec le viol au cinéma, comme avec la torture. C’est des choses qui me mettent mal à l’aise, j’ai du mal à voir des films qui parlent de ça. Là, ça m’a intéressé parce que le travail de Gaspar Noé m’intéressait vraiment beaucoup -j’adore Seul contre tous, je pense que c’est vraiment un très très beau film sur la France de cette époque… Donc voilà, c’est un film que je n’ai jamais réussi à revoir. Après, je trouve très hypocrites les gens qui disent « mon dieu, la scène du viol est insoutenable, je suis parti ! ». Ca veut dire qu’ils sont restés à la scène de l’extincteur qui est juste avant dans les backrooms.
C.P : Et qui est pire !
N.B : Donc ça veut quand même dire qu’ils sont restés pour voir la scène du viol. Normalement, Irréversible, au bout de dix minutes si on ne supporte pas, on ne supporte pas !
C.P : Oui, en plus ça a été annoncé partout.
N.B : Ceux qui sont restés pour dénoncer cette scène je trouve que c’est un peu hypocrite parce que…
C.P : Il n’y avait pas de mensonge sur le contenu !
N.B : Voilà. Mais après, je trouve le film très iconoclaste… Même la tête du violeur, elle est baroque ! Enfin je veux dire que ce n’est pas un film réaliste, en rien. Tant que le film ne vise pas l’ultra réalisme, ça va, mais c’est vrai que j’ai du mal à le revoir pour ces raisons de viol. Le viol pour moi n’est pas un sujet : enfin, en tant que spectateur ce n’est pas un sujet qui m’attire, comme la torture… J’ai du mal, c’est toujours un peu suspect. En tout cas, ce que j’aime aussi beaucoup avec Irréversible, c’est que c’est un film qui a amené tout le monde à parler de cinéma. C’est comme dans les années 70. C’est-à-dire que la plupart des films sont mous et Irréversible on dit « j’aime ! » / « j’aime pas ! » encore aujourd’hui. La preuve, vous me posez encore cette question.
C.P: Les gens s’engueulent carrément !
N.B: La force de ce film, c’est que c’est un film qui fait parler de cinéma, qui oblige les gens à parler de cinéma. Déjà, il est utile pour ça.

L’homme sans passé (Aki Kaurismaki) :
C.P : Je ne l’ai pas vu.
N.B : Moi je l’ai vu, j’étais très déçu. Je trouve que c’est le moins bon Kaurismaki. C’est souvent la même chose, en fait, c’est comme In the mood for love de mon point de vue : les auteurs sont reconnus pour le film où ils commencent à se la jouer un peu facile, à jouer un peu sur ce qu’ils savent faire. Pour moi LE film de Kaurismaki, je crois que c’était juste le précédent, ou le précédent du précédent : Au loin s’en vont les nuages est un des plus beaux films de l’histoire du cinéma. D’ailleurs je crois que Godard a même envoyé un fax à ce propos à Kaurismaki ! L’homme sans passé, je trouve que c’est une redite de son cinéma ; c’est tendre, très joli, mais je trouve que c’est assez paresseux. Et depuis, finalement, il n’a plus performé. Il y a des cinéastes pour qui le succès, enfin le grand succès, n’est pas forcément une bonne chose.

La maison du docteur Edwards (Alfred Hitchcock) :
C.P : C’est un de mes premiers souvenirs palpables de cinéma, puisqu’on n’avait pas la télévision quand j’étais petite, et il y avait cette télévision chez ma grand-mère et je me souviens avoir vu, entre les barreaux de l’escalier…
N.B : Ah, la mort du petit garçon…
C.P : Le coup de la neige et de la fourchette sur la nappe ! J’adore Hitchcock et j’adorerai toujours Hitchcock. Et même en vieillissant, où on voit les défauts, même quand on les connaît par cœur etc : je suis accro à vie.
N.B : Moi je dirai que c’est un Hitchcock que je n’aime pas trop parce que je le trouve excessivement lourd. Il est joué par un acteur qui malheureusement est rarement bon, ça lui arrive quelques fois, mais là il n’est pas très bon, Gregory Peck. La scène où ils sont sur des skis là, sur une projection : j’adore les projections ratées chez Hitchcock, mais celle-là elle n’est pas possible… Mais comme c’est un Hitchcock, je le revois tout le temps ! Enfin, à chaque fois qu’il passe je le regarde parce que même si c’est un de ceux que j’aime le moins, il y a quand même ce truc, cette recherche permanente, ce côté génial…
C.P : Oui, la musique, les plans, les yeux de Dali, tout ça…
N.B : C’est un navet génial.

Les tueurs de la lune de miel (Leonard Kastle) :
C.P : Pas vu.
N.B : Très beau film, unique. J’aime tout autant Carmin profond, le remake d’Arturo Ripstein, sur cette même histoire qui était un fait-divers au départ. (S’adressant à Claude Perron : ça te plairait Les tueurs de la lune de miel ! Il faut que tu te le trouves en dvd… Très beau film, unique, original, complètement américain de cette époque.) Je pourrais le rapprocher de La nuit des morts-vivants d’une certaine façon… Rien à voir, mais dans la fabrication technique… Une époque où les Américains sont définitivement passés aux techniques Nouvelle Vague pour tourner, mais pour faire leurs histoires tordues à eux, donc c’est formidable.

Recueillis par Jenny Ulrich

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