
Serge Bromberg (co-réalisateur avec Ruxendra Medrea) était à Strasbourg pour présenter L’enfer d’Henri-Georges Clouzot (sortie le 11 novembre 2009) en avant-première dans le cadre de L’Etrange Festival de Strasbourg (voir les différents journaux d’un CUTien s’y référant). L’enfer d’Henri-Georges Clouzot est un documentaire, une sorte d’enquête morcelée sur ce film mythique de Clouzot, qui aurait dû s’intituler L’enfer : un film commencé et jamais achevé, dont les rushs étaient sous séquestres depuis une quarantaine d’années. Un film au générique duquel figuraient notamment Romy Schneider (Odette) et Serge Reggiani (Marcel)… Pourquoi, comment cette histoire ? Tentative d’explication à travers de saisissants extraits du film originel, des témoignages actuels de quelques membres de l’équipe réunie autour du metteur en scène en 1964 et des reconstitutions de scènes manquantes lues par deux comédiens, Bérénice Béjo et Jacques Gamblin.
Nous parlerons probablement de L’enfer d’Henri-Georges Clouzot dans la prochaine émission de Cutlaradio (en ligne le 13 novembre) et si vous le souhaitez vous pouvez en écouter l’entretien minuté sur le site des cinémas Star. En attendant, Serge Bromberg nous livre ses souvenirs et impressions des films suivants.
Mais avant, le créateur de Lobster films lance un appel à la population : Serge Bromberg serait ravi de récupérer tout vieux film qui traînerait chez vous, chez votre grand-mère, chez moi (j’ai déjà regardé, je n’ai rien). Si vous avez ça, sous n’importe quel format pellicule, il faut contacter le monsieur à cette adresse : lobster@lobsterfilms.com
Et puis serge Bromberg signale aussi la parution du livre accompagnant la sortie du film L’enfer d’Henri-Georges Clouzot : Romy dans l’enfer édité par Albin Michel-Lobster.
Bon et maintenant assez tergiversé : passons aux réactions cinéphiliques…
L’ENFER (Claude Chabrol) :
Alors L’enfer de Chabrol est en fait LE scénario d’Henri-Georges Clouzot –c’est d’ailleurs comme ça que c’est écrit sur le film– retourné en 1993 avec François Cluzet et Emmanuelle Béart. A un petit détail près tout de même qui fait une énorme différence, c’est que dans le film de Clouzot, bon l’histoire c’est cette descente aux enfers et à la fin Marcel bourre de soporifiques Odette, il arrive avec un rasoir, et que va-t-il faire ? On ne sait pas très bien : est-ce qu’il vient de la tuer, est-ce qu’il va la tuer ? On ne sait pas, voilà. Mais au lieu de terminer par ça, le film commençait par ça chez Clouzot : on était dans cette séquence, il y avait le corps d’Odette, et Marcel était là avec son rasoir, il disait : mon dieu, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que je suis en train de faire ?… Essayons de nous souvenir. Et du coup, ça transformait le film, non plus dans la narration d’une histoire, mais dans la tentative d’un fou qui a perdu tout repère, d’essayer de retrouver un repère. Mais donc plus la narration avançait, plus ce qu’il nous racontait, il en doutait lui-même. C’est-à-dire qu’en gros, ça devenait impossible de savoir ce qui était vrai et ce qui était faux, c’était véritablement la folie obsessionnelle filmée en caméra subjective, de l’intérieur du cerveau de Marcel. C’était ça l’objectif de Clouzot. Et à la fin, on retrouvait Reggiani dans la même position, sans avoir pu déterminer si oui ou non elle l’avait trompé ou pas et à nouveau dans un état d’angoisse totale et il se disait : essayons encore de nous souvenir. Et en gros, le film s’arrêtait là et il y avait marqué : sans fin. C’est-à-dire que le mec était pris dans une boucle et il ne s’en sortait plus. Le film de Chabrol ne reprend pas cette structure-là, même s’il reprend l’idée du « sans fin » à la fin du film. Et il a beaucoup gommé tous les effets de cinétique et de machin et de truc qui auraient pu trouver une interprétation moderne. Il y a beaucoup moins d’images choc. Quelque part, j’aurais tendance à dire que Chabrol a transformé l’histoire de Clouzot en un drame bourgeois et en faisant cela, il a probablement fait quelque chose qui lui correspondait davantage, mais il a probablement perdu ce qu’aurait été la dynamique fondatrice de L’enfer. Vous remarquez qu’en disant cela, je ne dis pas si L’enfer tel que Clouzot l’avait imaginé aurait été réussi ou raté, aurait fonctionné ou pas, ni même je ne dis que le film de Chabrol est mieux ou moins bien que le film de Clouzot. Comme il n’y a pas eu de film de Clouzot, de toute façon, on ne peut pas dire grand chose ! Mais en tout cas, L’enfer de Chabrol, c’est ça pour moi, c’est un film qui se tient tout à fait, mais qui n’est pas du tout dans l’objectif que s’était fixé Clouzot, qui était de filmer l’obsession névrotique depuis l’intérieur du cerveau de l’obsédé.
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